Le geste est sûr et le savoir faire Ancestral. Décennal. Familial. Tu regardes cette main experte prélever un morceau de pâte dans l’immense cuve qui contient le coeur de cette journée : le levain. Dans son autre main si fine et couverte de ces marques que le temps laisse là, pour nous dire que l’expérience prime, une spatule sans manche que tu aurais réservée à des plâtriers si on te l’avait demandé. Elle tranche le pâton d’un geste sec et fait une boule avec. Les gestes sont précis, répétitifs et habiles, la farine omniprésente, tout comme les rires et les conversations. Les voix s’entremêlent et se chevauchent. Il y a du monde autour de cet établi. Dans ce hangar, 4 générations se côtoient et travaillent ensemble pour l’occasion. Des arrière-grands-parents, des grands parents, des enfants, des tantes, des grandes tantes, des cousines, des filleules, des marraines, les filiations sont partout et les liens, ceux du sang tout comme les autres, sont forts, intacts et vrais. Derrière l’immense établi, un plus petit a été installé, des palettes ont été disposées au sol, ainsi tu vois que les plus petits peuvent déjà s’entrainer à pratiquer les bons gestes. Enfarinés de pieds en capes, ils ne sont pas peu fiers quand ils apportent leur galette à celle qui va les garnir et qui les félicite avec parcimonie, car les félicitations sont rares et se méritent.
Il ne fait pas froid, malgré la Toussaint si proche. L’atmosphère n’est pas lourde, malgré le symbole qu’elles pétrissent. Car il s’agit bien du deuil et de la mort qui roulent entre les doigts farinés. Mais il s’agit surtout de partage, de transmission. Et ce café que l’on partage dans des verres, comme au village, et le sucre bien rangé dans sa boite à biscuits métallique. Toutes les grands mères ont donc la même boîte à biscuit qui contient du sucre en morceaux… Loin des capsules et de George Clooney, on déguste un des meilleurs café de l’année. Celui qui est passé par un filtre en papier, et qu’on boit, les mains pleines de farine, un tablier sur le ventre entre deux pâtons, deux rires et deux regards complices…

Avant de venir vivre ici tu ne connaissais pas les Bastelle. Bien sûr, comme tout le monde tu avais déjà mangé des « chaussons » aux oignons ou aux blettes qu’on trouve à la boulangerie ou en faisant le marché. Mais les « Bastelle di i morti » tu ne les avais jamais goutées. Et crois le ou non, elles ont un goût très différent. Le goût du partage. Le goût de ces choses qui ont une valeur exceptionnelle parce qu’elles sont faites simplement, avec le coeur. Avec le coeur gros comme ça. Ça peut paraître niais de décrire ainsi un chausson fourré à la courge ou aux blettes, aux oignons ou aux pommes de terre, au brocciu et aux raisins, mais c’est ce goût là qui prime, le goût du « ensemble ». Les saveurs explosent. Les parfums se révèlent. Et les bastelle sont un symbole. Un symbole de partage, un symbole de deuil et de célébration. Toutes les familles vivent des deuils, et la Toussaint est l’occasion de les célébrer. De les chérir de nouveau. Alors ce matin là, au Col de San Bastianu il y avait beaucoup de pâte à pain, beaucoup de farine, beaucoup de bois, beaucoup de légumes, beaucoup de vin, beaucoup d’énergie, et beaucoup de coeurs, peut être parce qu’avant tout ça, il y a eu beaucoup de larmes…


Il s’agit là d’un vrai travail, mais également d’un art. L’art de perpétuer des traditions avec un savoir-faire inégalable. Bon, tu t’es quand même un peu faite engueuler toute la journée, mais des engueulades constructives hein. D’abord t’as pas assez bien fait tes ronds de pâte, et il ne fallait pas mettre autant de farine, malheureuse, et puis si le rond est mal fait, on ne fera jamais un beau carré dedans. Si, si, c’est logique. Pas trop fin, et pas trop épais… La garniture doit être apposée généreusement et la bastelle fermée hermétiquement, par des mains expertes, on ne laissera pas une novice telle que toi s’occuper de cette étape cruciale, trop dangereux. Tu scrutes chaque étape, tu prends des photos mentales, et un peu aussi avec l’iPhone planqué dans la poche du tablier. Les Bastelle sont ensuite disposées sur d’immenses planches de bois aux bords relevés, préalablement farinées. Puis elles seront montées en cuisine pour les étapes suivantes… Tu as l’immense honneur, le privilège, que dis-je la grâce d’avoir le droit de tapoter les bastelle… Oui, tu as bien entendu… Tu peux toi-même, avec tes dix doigts boudinés, prendre le saint graal entre tes mains et le tapoter d’huile avant son passage dans le four. Toi, petite moldue pas même adoubée par Dumbledore, tu peux manipuler les précieuses, les uniques, les fabuleuses, les magiques… Bastelle. Au centre de la table une casserole sert de réceptacle, elle contient l’huile (froide hein). Françoise t’a montré comment « tapoter », ça a l’air simple, il faut prendre la bastelle sur ta main bien à plat, plonger ton autre main dans l’huile et tapoter le dessus de la bastelle avec l’huile en l’écrasant délicatement mais fermement. Attends toi à te faire encore un peu engueuler, parce que tu ne vas pas oser tapoter assez fort, c’est certain, et puis pas assez vite non plus, parce qu’il faut tenir la cadence…
C’est le four qui décide de la cadence. Les hommes ont fait le feu, et en arrivant tu as rangé ton costume de féministe dans la poche de ton tablier (oui, avec ton iphone, c’est bien, je vois que tu suis) quand on t’a dit « les hommes font le feu », t’as bien failli faire une remarque qui aurait pu contenir le nom de Marlène Schiappa, et puis… T’as vu les hommes. T’as vu le bois. T’as vu l’immense four à bois et tu t’es dit dans ta tête « Dieu soi loué, les hommes font le feu ». Il y en avait un qui était le chef du feu visiblement, et du coup le chef du four… Et donc de la cadence. Il avait une grande barbe et il étalait des braises, il poussait des grands cris pour qu’on lui apporte les fournées à cuire. T’as quand même réussi à trouver un moment pour aller le voir et lui dire que c’était quand même drôlement pas pratique ces fours sans voyants pour indiquer la température. Ouais. T’as pas oubliée d’être drôle toi. Alors il t’a dit -Y’a un voyant- Tu t’es dit que le mec allait loin dans le second degré… Et puis il s’est accroupi et il t’a montré la voûte de l’entrée du four. Tu t’es accroupie pour regarder avec lui et il t’a dit « Quand les briques de la voûte sont blanches, c’est que le four est chaud ». Bref, t’aurais mieux fait de fermer ta bouche, mais tu te coucheras un peu moins bête ce soir.


Le vin a déjà commencé à couler à flots, parce que la matinée a filé entre tous les doigts blanchis, et les premières fournées sont sorties. -T’as gouté courge?- Nan, t’as pas gouté courge parce que c’est brûlant et t’oses pas les toucher tellement c’est beau et bien disposé, tellement les hommes s’affairent avec les plaques brûlantes qu’ils manipulent dans tous les sens, à qui vide, à qui pleine, à qui cuite, à qui crue… avec des chiffons à carreaux en guise de maniques. Des chiffons et des chiffons… des carreaux et encore des carreaux… Tu regardes le balai des plaques comme une enfant aux premières loges d’un spectacle. Aïe, Ange s’est brûlé avec une plaque. Mado et Françoise sont venues lui « faire le feu », ça vaut toutes les Biafine du monde. T’as regardé émerveillée, leurs doigts se balader par dessus la brulure, leur lèvres susurrer une prière, et hop, tout a repris son cours, le four a re-crié, les plaques sont re-arrivées… Ensuite il fallait les gratter, ici, pas de papier sulfurisé, t’as bien essayé d’en parler à Brigitte, mais t’as vite compris que c’était même pas la peine. De l’huile et de la farine, qu’on gratte à la spatule une fois passées au four, et qu’on re-badigeonne pour les fournées suivantes. On t’a resservi à boire, t’as fini par gouter courge, et puis blettes, on t’a re-resservi à boire et t’as gouté oignons, et aussi pommes de terre. T’en as aussi mangé une au brocciu, avec de vrais grains de raisins frais à l’intérieur, ça faisait comme des taches roses sur le blanc immaculé, et c’était délicieux, en plus à chaque fois ça sortait à peine du four, et c’est là que c’est le meilleur… debout, dans la cuisine, à te bruler les lèvres et le palais… Ils t’ont regardé en souriant, en voyant ta tête de gosse qui goute une merveille pour la première fois. T’as pensé à cet article que t’avais lu en demandant à ton ami gougueule l’origine des Bastelle, une histoire de cavalier à qui des morts ont dit qu’ils avaient faim et qui du coup s’est dit qu’il fallait toujours faire à manger et partager de la fougasse avec les pauvres pour que plus personne n’aie faim. Ouais. Ben là toi en tout cas t’étais rassasiée, si un cavalier passe par là, tu le lui diras…

Les hommes ont cuit toutes les Bastelle, et tout a été remis en ordre.
Dans le four encore chaud Ange est allé nous faire griller des châtaignes qui étaient là, on a refait un café et retrouvé des verres, la boîte métallique a migré devant la maison, les enfants ont aidé Ange à les éplucher encore chaudes , t’as épluché celles que tu mangeais, assise par terre, tes doigts étaient tous noirs, mais c’est là tout le plaisir des châtaignes, d’avoir les mains toutes noires… tu es rentrée chez toi comme après un long dimanche à table, ceux au bout desquels il n’est plus rien possible d’avaler avant le lendemain. T’as regardé les photos prises tout au long de la journée. Leurs mains, leurs sourires, leurs regards, et puis tu t’es souvenue de la boîte à sucre de ta mémé à toi, et de son tablier. De sa voix chevrotante qui roulait les R et des yeux qu’elle levait si haut quand tu disais des bêtises… tu t’es souvenue d’infimes détails, d’odeurs et de sons si particuliers à sa présence dans une pièce, du timbre de sa voix, du cadran du téléphone, des larsens de son appareil auditif, des fou-rires quand elle faisait semblant de ne pas entendre, de ses mains tachetées, de sa peau si douce et si blanche, du placard de la rue Benielli, du balcon d’où elle te montrait les bateaux qui partaient et arrivaient, des Solutricines dans le tiroir…
Tu ne sais pas si les Bastelle font partager les deuils en les mangeant, mais en les digérant, et en te remémorant cette chouette journée, il est certain qu’elles font remonter les souvenirs de celles et ceux avec qui le partage avait un sens, et en cela, tu ne remercieras jamais assez ceux et celles qui t’ont permis ça. Ceux qui partagent avec toi. Qui t’expliquent, te montrent, et te transmettent ce que tes anciens à toi auraient tant aimé qu’on te transmette un jour. Ceux pour qui les traditions d’ici sont avant tout un partage et une communion, ceux qui accueillent et qui donnent plus qu’ils ne reçoivent, ceux qui fabriquent ces moments uniques pour leur famille, cette famille qui essuie tempêtes et orages, cette famille pour qui le deuil est si grand, mais qui partage ses rires et ses joies simplement parce que ça leur fait du bien.
Il est de ces belles traditions qui sont un plaisir à déguster, à regarder, à transmettre. È bastelle di i morti sont de celles-ci, celles que désormais tu attendras durant des mois et qui, comme toutes les excellentes choses ne dureront que trop peu de temps.















































Vivre avec quelqu’un en permanence ça n’a jamais été mon fort, tu peux en parler avec tous ceux qui s’y sont essayés. Ce besoin de liberté. Cette détestation des contraintes et du rythme imposé. Ce rendu-de-comptes de tes allées et venues. Qu’il s’agisse de tes parents, de tes collocs, de ton mec ou de qui que ce soit, vivre avec quelqu’un c’est devoir faire avec. C’est le ou la respecter, son rythme, son sommeil, ses envies, ses phobies, ses goûts en général, télévisuels en particulier, bref, c’est se plier à un être humain qui n’est pas toi. Non pas que je sois ultra egocentrée (quoi que…) mais … j’aime écouter de la (objectivement toujours très bonne) musique fort, je suis bordélique, je n’aime pas prévoir ce qu’on va manger ni à quelle heure, je zappe les chansons au bout d’environ 30 secondes, je ne rince pas les trucs avant de les mettre dans le lave vaisselle, j’attends que la poubelle déborde pour changer le sac, je peux tenir une semaine avec un frigo vide, et surtout, surtout, il ne faut pas me parler avant au moins 2 cafés le matin, quelle que soit l’heure… Oui, je sais, tu vois se profiler mon côté « femme idéale » et je t’assure que je n’en rajoute pas pour t’attirer, je suis vraiment comme ça.
C’est quand je vois que le dernier article rédigé ici date de fin septembre que je prends le plus conscience que l’année scolaire s’est écoulée en un claquement de doigts. C’est quand je vois qu’il portait sur la Casa de Papel que je me rends compte que tout a filé à une vitesse démesurée. L’automne et l’hiver sont passés, et les dieux de Canalsat étant avec nous, ce dernier a été moins long que celui de Jon Snow. Mais il faudrait tout de même que de vrais gens sérieux se penchent sur la question du temps. Nan pas des météorologues hein. Ça je pense qu’on a bien compris qu’il y avait un genre de soucis (enfin pas tout le monde). Mais des genres de chercheurs qui nous expliqueraient pourquoi quand un truc est super relou on a l’impression qu’il dure 40 fois plus longtemps que quand un truc est super trop sympa. Genre tu prends une soirée avec des cons, t’as l’impression qu’elle dure une semaine. Et tu regardes 3 épisodes de Stranger Things et bim, il est déjà minuit les gars. Alors que sur ta Rolex (quoi? T’as 40 ans et t’as pas de Rolex?) ça dure strictement le même temps. Du coup ils pourraient trouver un moyen de faire passer plus vite le temps relou, et moins vite le temps pas relou (en dehors de l’alcool, qui reste une solution compliquée, notamment dans le monde professionnel). Et Si ces mêmes chercheurs pouvaient également se pencher sur le cas des gens relou, et trouver une solution globale pour qu’ils arrêtent de nous gonfler, on les remercierait bien bien bien (mais c’est un autre débat, en revanche si vous trouvez, dites moi, j’ai une liste). Concernant le temps, certains ont des théories qui diraient que plus tu avances en âge (expression communément employée par des personnes qui vieillissent pour remplacer le verbe VIEILLIR, tu noteras que les gens qui l’utilisent sont DEJA vieux) plus le temps passe vite. Alors oui et non hein. Parce que ce soir au conseil d’école par exemple, j’ai beau être très âgée, je vous assure que le temps était très long, surtout quand le débat à porté sur la sortie athlétisme passionnante, et qu’on nous a décrite par le menu, que les instits (OUI JE SAIS QU’ON DIT PROFESSEURS DES ECOLES) nous concoctent pour le mois d’octobre. Et l’autre débat sur la date de la kermesse de l’année prochaine n’était également pas piqué des hannetons (oui, cette expression est toujours usitée en 2019). Donc cette théorie qui dit que plus t’es vieille, plus vite ça passe, je ne pense pas qu’elle se vérifie tout le temps. Même si Là par exemple, je te le signe, je vais me coucher ce soir, et quand je vais me réveiller… on sera le 2 septembre….